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Faire la guerre au virus... ou négocier avec lui?

Dernière mise à jour : 6 juin 2020

par Patrick Schmoll

Anthropologue, laboratoire DynamE (UMR 7367 CNRS, Strasbourg)


Nous sommes en guerre contre le Covid-19. Revenons sur ce qui n'est bien sûr qu'une métaphore, maintenant qu'elle a disparu (provisoirement ?) du vocabulaire politique. Parler de guerre, est-ce pertinent à propos d'une épidémie ? Le virus est un micro-organisme qui ne sait pas qu'il est notre ennemi. Quels sont les enjeux réels d'une telle rhétorique ? Et au final, un mode de pensée guerrier n'a-t-il pas pour effet de verrouiller jusqu'à nos choix de politique scientifique ?

Déclarations de guerre


Dans son discours du 16 mars annonçant les mesures de confinement, le président Macron martelait à plusieurs reprises le mot : "nous sommes en guerre". Le président des États-Unis Donald Trump partait lui aussi en campagne, un peu au gré des ennemis qu'il désignait : les Chinois qui auraient fabriqué le virus, mais aussi les Européens à qui il fermait les frontières… La plupart des dirigeants politiques européens ont adopté cette même rhétorique. L'allocution du président allemand Frank-Walter Steinmeier du 11 avril se distinguait par son originalité quand il déclarait : "cette pandémie n'est pas une guerre, c'est un test de notre humanité".


La rhétorique guerrière est sans doute justifiée et efficace, s'il s'agit de mobiliser la nation contre une menace qui concerne tout le monde. Dans un pays qui n'a pas l'habitude des contraintes, il faut faire peur pour inciter chacun à respecter les mesures liées à cet état de guerre : interdiction de réunion, confinement, gestes "barrières", suspension de l'activité économique…


Mais le discours finit par montrer ses limites, voire ses contradictions quand la gestion de la pandémie en appelle, dans un second temps, à la reprise progressive d'une activité normale. Comment inquiéter suffisamment pour forcer à la prudence, et en même temps rassurer pour inciter à retourner à l'école et au travail ? À quoi bon s'être confiné pour se protéger, si c'est pour s'exposer à l'ennemi en dé-confinant alors qu'il est encore présent parmi nous ? Comment multiplier les mesures d'hygiène et de sécurité jusqu'à l'excès phobique, sans obérer du même coup l'efficacité du travail, voire empêcher la reprise faute de moyens (pas assez de temps pour nettoyer, pas assez de masques, pas assez de tests, pas assez d'espace entre les gens, pas de locaux assez spacieux pour accueillir tout le monde…). La peur d'un ennemi invisible et omniprésent peut s'avérer contre-productive.

L'ennemi est parmi nous


Est-il pertinent de penser en termes de guerre à propos d'une épidémie ? L’analogie guerrière fait comme si le virus était un étranger radical, un non humain qui n'existerait que pour nous nuire, et contre lequel il faudrait mener une guerre totale, pour l’écraser et l’exterminer.


Ce n'est une guerre que métaphoriquement, bien sûr, puisque le virus ne sait même pas qu'il est notre ennemi. La réalité, à son niveau, est bien différente si on la lit au prisme d'une approche systémique. Pour lui, nous sommes un "hôte" : un moyen de se développer et de se reproduire.

En fait, nous vivons au quotidien avec des bactéries, des virus, des champignons microscopiques, qui sont la plupart du temps inoffensifs, voire utiles, par exemple dans nos intestins pour nous aider à digérer : c'est pour cela que nous mangeons des yaourts, pour faciliter la reproduction de bactéries qui nous sont nécessaires. Nous sommes nous-mêmes un ensemble biologique, organisé autour de nos propres cellules, mais aussi de communautés de micro-organismes qui nous habitent. La frontière entre le dedans et le dehors, dans cet ensemble, n'est pas une paroi étanche, mais une zone interface en perpétuelle négociation. Il y a d'ailleurs plus de micro-organismes en nous que de cellules. Notre corps ressemble un peu aux cités de la Grèce ancienne, où les citoyens coexistaient avec une population bien plus importante qu'eux d'esclaves, de métèques et d'étrangers, qui tous contribuaient à la vie économique et sociale.


Les virus dangereux pour l'homme ne savent pas qu’ils sont inamicaux, ils utilisent seulement leurs hôtes pour se répliquer, ils s’associent avec des bactéries déjà présentes, sont repoussés par d’autres, ainsi que par des virus avec qui ils entrent en concurrence. Les virus les plus rapidement létaux sont en fait des inadaptés, puisqu'ils risquent l'extinction en tuant leur hôte avant que celui-ci puisse entrer en contact avec d'autres pour permettre la contamination et la réplication. Une approche téléologique du système-virus prédit une tendance logique à la coexistence pacifique avec l'hôte, au fur et à mesure des mutations. Les épidémiologistes observent qu'un virus perd souvent de sa virulence au fil du temps, et devient endémique : il n'a pas intérêt à tuer son hôte parce que, ce faisant, il disparaît aussi. Les coronavirus du Sras et du Mers ne font plus parler d'eux, mais ils sont toujours actifs.


On se débarrasse donc rarement d'un virus : on apprend à le connaître, on attend qu'il s'adapte à son hôte en devenant moins offensif, on recherche des vaccins. Les mesures de confinement ne permettent pas de stopper l'épidémie, elles ne servent qu'à ralentir sa progression pour permettre une gestion répartie dans le temps de l'accueil des malades dans le dispositif de soin.


En règle générale, une épidémie trouve sa solution quand, au prix d'un nombre variable de morts, la population est majoritairement immunisée. Le principe même du vaccin implique de se laisser toucher par cet "ennemi", sous une forme inoffensive.

À quoi sert vraiment la rhétorique de guerre ?


Si désigner la crise sanitaire comme une guerre est un abus de langage, à quoi sert ce dernier ?

Les commentateurs politiques ont critiqué ce recours à une terminologie guerrière. Elle passe sous silence de vraies guerres dans lesquelles notre pays est impliqué, comme en Syrie ou au Yémen. Elle impose surtout une unité nationale justifiée par la lutte commune contre un ennemi, elle fait taire les critiques et les oppositions, et reporte à plus tard la discussion sur les causes et les responsabilités de l'impréparation du système de soin ou de l'absence de stocks de matériel. Elle prépare aussi la population à un bilan qui serait effectivement comparable à celui d'une guerre : décompte futur des morts, récession économique, victimes indirectes…


Enfin, le discours sur la guerre en annonce un autre, celui sur l'après-guerre, qui déjà permet d'entrevoir les sacrifices qui seront demandés : travailler plus, gagner moins, suspendre certaines mesures de protection de la santé ou de l'environnement pour relancer l'activité. On ne saurait non plus exclure le risque des atteintes aux libertés et à la vie privée, impliqué par les projets d'identification et de traçage des malades et de leurs réseaux de contacts.


La vision manichéenne du politique est cependant tout aussi dualiste et guère plus élaborée que la vision guerrière. On devrait considérer que les dirigeants font leur travail, avec les moyens dont ils disposent (ou pas), dans une crise qu'ils n'ont pas anticipé. Il ne sert à rien (mais les Français affectionnent) de leur prêter des intentions manipulatrices : il n'est pas sûr qu'ils voient vraiment dans cette crise un effet d'aubaine.


Plus probablement, il y a dans le recours à la figure de la guerre une réaction spontanée de tout pouvoir politique. L'ennemi est ce qui, de tout temps, permet à une organisation politique de se construire. C'est même une donnée de la psychologie humaine, que la psychanalyse a bien étudié : le sujet se construit primitivement comme un "bon objet" en faisant porter par autrui toute la charge de ce qu'il y a de mauvais. En résumé, penser en termes de guerre et d'ennemi est un processus cognitif pas forcément intentionnel, ni stratégique. C'est même plutôt la marque d'une réduction simplificatrice de la pensée.

Une manière de penser qui oriente les choix scientifiques


C'est d'ailleurs plutôt cette économie cognitive qui pose problème : le fait qu'un discours de guerre bloque la pensée par la peur, et organise la société en société de guerre.


On le voit bien, tout l'effort scientifique est aujourd'hui concentré sur la recherche en urgence de traitements, d'une part, et d'un vaccin, d'autre part. Il faut répondre à un problème par une solution, dans une approche cause-effet et objectif-moyen qui reste linéaire et à court terme. Le mode panique renforce les politiques à court terme, qui visent le traitement d'un symptôme en reportant à plus tard, et parfois en écartant, le traitement des causes profondes, qui sont multifactorielles : biologiques, mais aussi psychologiques, sociales, politiques.


On ne peut qu'être justifié de soigner les 0,6% de personnes atteintes par la maladie qui présentent des symptômes graves. Mais la focale sur les près de 30 000 morts actuellement recensés en France, même s'il faut craindre qu'ils seront peut-être bien plus dans six mois, en l'absence d'un traitement, conduit à évacuer du champ du regard le fait que 600 000 personnes meurent chaque année d'autre chose. Il écarte également les recherches qui devraient s'intéresser aux 99% de personnes infectées qui ne présentent pas de symptômes graves, ou qui sont asymptomatiques. Sans compter celles, invisibles, qui ont été en contact avec des personnes atteintes et qui n'ont même pas contracté le virus. Il serait pourtant essentiel de savoir, non seulement comment on tombe malade et comment guérir, mais aussi comment on reste en bonne santé.


Prenons simplement l'exemple de l'incidence du surpoids et de l'obésité. Plus de 80% des patients présentant des formes graves du coronavirus sont en surpoids ou obèses, avec souvent un diabète ou une hypertension. C'est le cas dans les attaques virales en général, comme la grippe. On ne meurt pas du virus lui-même, mais de la réponse hyper-inflammatoire qu'il déclenche, et dont le lit est fait, en grande partie, par le terrain inflammatoire chronique que présentent les personnes en surpoids. Le Covid-19 est manifestement une maladie des pays riches, et plus précisément des zones urbaines, où la circulation est dense et les contacts nombreux, l'air pollué, l'activité plus sédentaire, la nourriture trop riche et mal équilibrée.


On devrait donc en tenir compte, non seulement pour le présent, mais pour un avenir qui nous réserve d'autres épidémies. D'une part, une approche de moyen et long terme plus holistique, basée sur la prévention, sur le renforcement du système immunitaire par l’alimentation, l’amélioration de la qualité de l'air, la réduction des perturbateurs endocriniens, etc. mériterait davantage d'effort de recherche et d'intervention. D'autant que la mise en place d'une telle politique, comparée à l'effort financier consenti aujourd'hui dans l'urgence, reviendrait relativement moins cher, et pour un effet élargi à d'autres risques que le seul Covid-19.


D'autre part, les mesures de confinement pratiquées sans discernement peuvent s'avérer contre-performantes. L'Inde et les pays africains du sud présentent moins de cas d'obésité, on peut pronostiquer que la surmortalité directement attribuable au virus sera moindre que chez nous. A contrario, l'arrêt de l'activité économique et le confinement, qui privent des centaines de milliers de personnes de leur source de revenus, les exposent à mourir de faim davantage que du virus.

Mais là est le problème : la recherche panique de solutions à court terme, renforcée par l'esprit de guerre, va de pair avec un mode de pensée (et en fait, de non-pensée) plus général dans nos sociétés. Rechercher des solutions à des problèmes isolés au moment où ils se présentent, plutôt que de prévenir dans le cadre d'une pensée étendue à la compréhension d'un système global, est une forme d'approche qui est celle du système médical occidental, allopathique, adossé au complexe pharmaceutique. On se focalise sur le médicament, le traitement, l'appareillage lourd, fourni par des groupes pharmaceutiques ou les fabricants d'équipements biomédicaux, qui ont les moyens de financer des programmes de recherche et d'innovation longs et coûteux, associant des laboratoires publics et de grosses équipes, attirant les financements publics. Ces choix déterminent de fortes concentrations de capitaux, même s'ils donnent parfois l’impression qu’on enfonce un clou avec un marteau-pilon.


Critiquer l'effort de guerre s'avère difficile, si la rhétorique guerrière soutient et est soutenue par un tel appareil. La rhétorique musèle les voix non autorisées de la prévention, des approches holistiques, des médecines alternatives, certes parce que manquent les confirmations scientifiques, mais aussi car elles ne se prêtent pas à l'appropriation par des brevets, à l'investissement en équipements, à la concentration des capitaux, et donc au financement de recherches qui justement viseraient à les évaluer scientifiquement.